L’Afrique francophone est-elle prête pour les services cloud ?

Le cloud computing est un système qui permet le stockage de données sur des serveurs distants accessibles via Internet. Cette solution de stockage représente une évolution majeure par rapport aux disques durs traditionnels. L’accès à distance aux données stockées dans le cloud est un atout majeur pour les utilisateurs, leur permettant de consulter des fichiers en tout lieu et à tout moment. Toutefois, cette technologie n’est pas sans limites et sa disponibilité peut être restreinte par les problèmes d’accès à Internet dans certains pays.

C’est le cas des pays d’Afrique francophone dans lesquels les infrastructures peuvent être insuffisantes à l’utilisation du cloud. Ce qui nous ramène à notre question de départ : l’Afrique francophone est-elle prête pour les services cloud ?

Pour y répondre, Alioune Séga Sène, fondateur associé du cabinet Sène & Cie, a interrogé quatre experts :

Serge Ntamack

Juriste (expert des questions juridiques et légales dans les TICs) et ancien directeur juridique de Microsoft Afrique Francophone.

Gabriel Betenye 

Responsable commercial d’ACRONIS (éditeur de solutions SAAS) et auteur d’un travail universitaire sur les services cloud en Afrique. 

Guy Zibi 

Analyste, il dirige un cabinet d’analyse spécialisé dans le cloud et les data centers en Afrique.

Anthony Same 

Entrepreneur, il est le fondateur de ST DIGITAL (société pionnière dans les services cloud en Afrique).

Cet article est une synthèse des échanges entre les cinq interlocuteurs. 

Le cloud, une réalité en Afrique 

Bien que l’Afrique soit à la genèse du processus migratoire des infrastructures IT, son potentiel en matière de cloud est assez considérable, et l’on constate une forte hausse quant à l’utilisation des outils cloud par toutes sortes d’organisations (multinationales, agences publiques, start-ups…).

Néanmoins, cette utilisation reste faible. Le marché est en phase de croissance et les projections montrent que la taille du marché africain va doubler d’ici 5 ans : on parle d’une opportunité autour de 8 à 10 milliards de dollars.

Pourquoi les organisations migrent-elles vers les services cloud ? 
  • Avec des consommateurs africains de plus en plus connectés (600 millions de connexions haut débit en 2021 et sûrement 1 milliard en 2026, selon XALAM Analytics), le flux de trafic et de transactions explose sur les plateformes digitales, et les organisations qui souhaitent offrir à leurs clients un service de qualité doivent établir la relation sur ces plateformes.
  • La (rude) concurrence, les modes de consommation plus complexes ainsi que les risques de cyberattaques font également partie des impératifs qui obligent les entreprises à se repositionner en matière d’innovation et d’agilité opérationnelle.
Une migration difficile

À ce jour, bien que certaines entreprises aient fait le pas, il n’existe pas de pression sectorielle ou gouvernementale en faveur de l’adoption des services cloud (cloud souverain). Les stratégies d’adoption sont individuelles.

De plus, en Afrique, le cloud fait face à de nombreux obstacles et préjugés :

  • Qualité et coût de la connexion Internet.
  • Performance relative à l’absence d’infrastructures locales. 
  • Cybersécurité et intégration avec les systèmes déjà présents. 
  • Visibilité sur les coûts des services cloud. 
  • Absence d’un volume adéquat de compétences cloud locales. 
  • Inquiétudes relatives au cadre juridique et à la souveraineté des données. 
  • Culture de matérialité des populations.
  • Négativité des messages véhiculés à propos du cloud.
Pour faire face à ces difficultés, il faut, selon Gabriel Betenye, « accompagner les dirigeants des organisations dans la migration des services cloud, adapter le système de formation puisqu’en Afrique les cursus sont encore beaucoup tournés vers des solutions internes et peu vers le cloud, démystifier le cloud et le rendre simple à comprendre pour les utilisateurs. ».

Des acteurs du cloud peu présents

Les entreprises africaines n’ont pas accès aux parts de marché des services cloud, car les GAFAM détiennent les plus grosses d’entre elles.

Cette problématique, contraignante pour les acteurs du cloud, résulte des faiblesses du cadre réglementaire (la plupart des lois liées à la cybersécurité datent du début des années 2000, et sont caduques) et du cadre de gouvernance (aucune orientation publique vers une stratégie de cloud souverain).

Quel cadre adopter pour une croissance du cloud en Afrique francophone ?

Selon Serge Ntamack, le problème de la sécurité empêche, entre autres, la croissance des services cloud : « Il y a une peur, légitime, pour beaucoup d’embrasser la technologie et de permettre notamment le développement des services cloud : nos données vont se retrouver à l’étranger, elles ne seront pas contrôlées faute de cadre. ». 

Le secteur public ainsi que le secteur financier ayant le plus recours aux services informatiques sont, de ce fait, très sensibles aux questions de la sécurité des données et des transactions.

En réalité, « protection des données personnelles » et « réglementation de la cybersécurité et cybercriminalité » sont intimement liées. Donc, si l’on veut promouvoir davantage l’économie du cloud computing et des services innovants, l’Afrique doit envisager un cadre réglementaire complet en matière de régulation des technologies et de l’innovation.

Quels protagonistes ?

Avec une enveloppe budgétaire importante, l’État doit pouvoir renforcer l’efficacité de la réglementation mise en place dans les années 2000 et faciliter l’adoption et la croissance des services cloud.

Cependant, il n’intervient que pour permettre au secteur privé de mener à bien cette transformation : « les start-ups et grandes entreprises – particulièrement dans le secteur financier – favorisent l’adoption du cloud parce qu’elles sont amenées à utiliser les dernières technologies. », selon Guy Zibi. 

Data centers énergivores et mauvaise connectivité : des conditions peu favorables
Une expérience utilisateur du cloud de qualité nécessite 3 types d’infrastructures :

1. La connectivité
  • Le débit de connexion par utilisateur doit être égal ou supérieur à dix mégaoctets. Or, les infrastructures en Afrique de l’Ouest sont encore en phase de développement et les niveaux de pénétration sont faibles. 
  • Les prix pour les infrastructures des data centers doivent être abordables. Pour ce faire, les gouvernements peuvent mettre en place des offres de services dont les entreprises et les start-ups pourront bénéficier. Ainsi, les gouvernements n’auront pas besoin de toucher à leur enveloppe budgétaire.
2. L’hébergement
  • Les data centers qui hébergent les serveurs où se trouvent les applications doivent se situer au plus proche des utilisateurs.
3. L’électricité
  • Essentielle au bon fonctionnement des data centers, l’électricité est un vrai défi pour l’Afrique.
  • Les data centers ont par ailleurs prouvé leur performance en fournissant des services 100 % accessibles, nonobstant les nombreuses coupures de courant.
Conclusion 
Malgré une nette progression de la numérisation en Afrique francophone ces dernières années, celle-ci n’est pas encore prête pour le cloud. Les pays d’Afrique francophones doivent donc aujourd’hui mettre au point des solutions pour répondre aux besoins et à la demande liés au cloud et trouver la meilleure stratégie afin de fournir les services nécessaires au marché. Il reste encore beaucoup de travail, certes, mais, au vu de la vitesse à laquelle la technologie évolue, l’Afrique francophone n’a d’autre choix que de faire diligence.


Alioune Séga Sène


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